Raconter les histoires des autres pour se raconter soi avec Anna's Decade | ORNÉ by FICHU

Anna's Decade, créatrice de contenu suivie par plus d'un million de personnes, raconte les histoires de ses abonné·es à la première personne, un format qui a fait d'elle une voix singulière du récit intime en ligne. Au fil de cette conversation, elle explore avec Adjoa Tudor son rapport aux cheveux, une enfance métisse vécue sans crise identitaire, et la redécouverte progressive de son héritage sénégalais.

1. Raconter les histoires des autres à la première personne

Comment te présenterais-tu à celles et ceux qui ne te connaissent pas encore ?

Je m’appelle Anna, j’ai 26 ans, officiellement 25 [rires], et je suis créatrice de contenu depuis à peu près trois ou quatre ans maintenant. Je fais beaucoup de beauté, j’aime aussi le lifestyle, la mode, enfin, des choses assez classiques, mais j’aime surtout les réinventer.

Tu as un concept que je trouve assez novateur : tu racontes les histoires de tes abonnés à la première personne. Comment ça fonctionne ?

Le principe, c’est de reprendre des histoires d’abonnés et de les raconter à la première personne, en faisant une activité pour le côté un peu satisfaisant, avec toujours une thématique et une question qui permet d’amener du débat dans les commentaires. Il n’y a pas forcément de bonnes réponses : chacun peut raconter comment il aurait réagi. En général, je prépare les histoires en amont. J’échange avec la personne, je pose des questions, j’essaie d’imaginer les questions qu’on va me poser en commentaire. Je veux connaître un peu plus le contexte, le passif avec les personnes concernées, sa personnalité… Ça me permet vraiment de l’incarner à la première personne. Si quelqu’un me dit simplement : « Je suis en colère parce qu’il m’est arrivé ça », je vais me dire : « D’accord, mais qu’est-ce qui s’est passé avant ? » Et une fois que j’ai toute la situation, là je peux vraiment ressentir ce que la personne ressent et l’incarner.

Qu’est-ce qui t’a donné envie de faire ça ?

J’ai toujours été une grande piplette. À l’école, je n’avais pas de mauvais commentaires à part « bavardage tout le temps » [rires]. C’est mon copain qui m’a encouragée. À l’époque, on vivait dans un 18 m² à Paris et je faisais du maquillage artistique. Un jour, je lui racontais encore une histoire d’une de mes copines et il m’a dit : « Tu devrais te filmer en racontant des histoires. » Je lui ai répondu : « Je ne vois pas qui ça va intéresser. » Et il m’a dit : « Si ça floppe, personne ne le verra. Donc autant tester. » J’ai testé et, dès le premier coup, le concept est vraiment parti. Depuis, je dois être à ma 300e histoire. Et même si je ne raconte pas mes propres histoires, il y a parfois des situations dans lesquelles je m’identifie. Je me dis : « Ah tiens, ça m’est un peu arrivé aussi », et je regarde davantage les commentaires.

Pourquoi tu n’as jamais vraiment raconté ta propre histoire ?

Je pense que c’est psychologique. Je me dis que mes proches pourraient reconnaître certaines situations. Et puis je suis assez pudique. Je parle énormément, mais pas forcément de moi. C’est assez récent que je parle de ma vie privée. Avant, je ne filmais jamais de vidéos avec mon copain, je ne parlais pas spécialement de ma vie privée. Je faisais vraiment du contenu pour du contenu.


2. Transmission capillaire par une mère blanche

Quel rapport entretiens-tu avec tes cheveux ?

Franchement, il est très bon et il l’a toujours plus ou moins été. J’ai eu une phase au lycée où je les lissais tout le temps, mais ce n’était pas parce que je n’aimais pas mes cheveux bouclés. C’était vraiment une question de praticité : je voulais me lever le plus tard possible le matin. Et j’ai eu la chance d’avoir une maman blanche qui a toujours mis un point d’honneur à apprendre à s’occuper de nos cheveux. Elle ne voulait pas choisir la facilité, entre gros guillemets. Elle nous a toujours mises en valeur et répété à quel point nos cheveux étaient beaux. Quand je les lissais au lycée, elle me disait : « Pourquoi tu fais ça ? Arrête, ce n’est pas beau, ça casse tes cheveux. » [rires] Elle n’avait pas tort, j’ai dû tout couper après. On a vraiment grandi dans un cadre où on n’a jamais eu honte de nos cheveux. Je sais que beaucoup de personnes peuvent ressentir un mal-être par rapport à ça, mais chez nous, ça n’a jamais été le cas.

Comment ta mère a-t-elle appris à s’occuper de vos cheveux ?

Je ne sais pas exactement comment elle a abordé le sujet quand on était petites, mais à partir du moment où elle a été avec mon père, elle a vraiment cherché à connaître davantage sa culture. Elle a sympathisé avec des cousines, des sœurs… Je pense qu’elle a beaucoup appris comme ça. À l’époque, au fin fond de la Normandie, les produits spécialisés pour les cheveux bouclés ou texturés, il n’y avait rien. Ma mère demandait donc à ma tante qui vivait aux États-Unis de lui envoyer des colis. Elle testait différentes gammes, cherchait toujours les meilleurs produits, les plus naturels et les plus sains. Elle ne voulait absolument pas entendre parler de défrisage. À l’époque, c’était pourtant une solution très normalisée pour les enfants métissés. Ma mère était catégorique là-dessus. Elle a appris à tresser, elle nous faisait des petites coiffures… Je pense qu’elle s’est vraiment dit : « C’est aussi ma responsabilité de bien faire les choses. » Et je lui en serai toujours reconnaissante. Mes sœurs et moi, on a toujours été fières de qui on est.

3. Grandir métisse en Normandie, sans crise identitaire

Vous avez grandi en Normandie. Comment tu l’as vécu, notamment dans un environnement où il y avait peut-être peu de personnes qui te ressemblaient ?

Quand j’étais petite, on habitait dans un quartier où il y avait toute une diaspora sénégalaise. Après, on est partis vivre davantage à la campagne et là, pour le coup, on était vraiment la famille noire du village. Je n’ai jamais vraiment ressenti de racisme à proprement parler. Je savais qu’il y avait parfois des regards, mais j’étais trop petite pour vraiment comprendre. Je me disais juste : « C’est un peu bizarre, mais ce n’est pas grave. » Ma sœur, qui étudie les sciences politiques et sociales, a justement trouvé étonnant que je n’aie jamais eu de crise identitaire. On dit souvent que les enfants métis qui grandissent dans un pays majoritairement blanc cherchent leurs racines, se demandent où ils se situent… Moi, je n’ai jamais vraiment eu cette question. Ça a toujours été très clair dans ma tête : j’étais moi. Je n’avais pas ce truc de « Est-ce que je suis noire ? Est-ce que je suis blanche ? » J’étais consciente de la différence, mais je ne la vivais pas mal. J’avais ma personnalité, mon cadre, mes copines.

4. Sortir des codes de la « clean girl » et représentation raciale

Tu disais aussi que tu ne rentres pas forcément dans les codes de beauté qu’on voit beaucoup sur les réseaux. Comment tu le ressens ?

C’est vrai. J’ai une amie qui partage énormément sa vie quotidienne. Elle est naturelle, drôle, solaire, et son contenu fonctionne très bien. Elle correspond aussi beaucoup aux codes de beauté qu’on a l’habitude de voir sur les réseaux. Moi, je ne suis pas forcément dans ces codes-là. Et pourtant j’arrive à faire du contenu, mais je sens que je dois parfois davantage travailler mes concepts, donner une énergie plus forte, réfléchir davantage à ce que je propose. Dans la vie quotidienne, si je fais simplement un unboxing de mes courses, je sais que ça ne fonctionnera probablement pas. Ce n’est pas ce que les gens attendent de moi.

Est-ce que tu as l’impression que ton apparence te cantonne aussi à une certaine catégorie de contenu ?

Oui, il y a ce concept de « girl ». Un jour, ma sœur m’a dit d’une fille : « Elle, c’est vraiment la girl du moment. » Je lui ai répondu : « J’aimerais trop ! » Et elle m’a demandé : « Pourquoi tu ne le fais pas ? » Et moi, spontanément, je me suis dit : « Parce qu’une girl, c’est souvent une fille plutôt blanche. » Et là je me suis dit : « Mais en fait, c’est hyper bizarre de penser comme ça. » Je me suis rendu compte que c’était quelque chose de très internalisé. Je n’ai jamais eu de problème avec ma couleur de peau, je n’ai jamais voulu être quelqu’un d’autre. Mais quand tu grandis dans un certain cadre, tu intègres quand même certaines choses sans t’en rendre compte. Depuis quelque temps, j’essaie donc davantage de partager ce que j’aime, mes passions, de faire ce qui me plaît, sans réfléchir à la case dans laquelle je suis censée rentrer.

5. Redécouvrir son héritage sénégalais, par soi-même

Quel rapport entretenais-tu avec ton héritage culturel en grandissant ?

J’ai majoritairement grandi dans la culture française. J’ai surtout connu la famille du côté de ma mère. Du côté de mon père, la famille que je connais est aux États-Unis, donc il y a aussi toute une culture afro-américaine. On m’a souvent dit : « Mais tu ne connais rien à ta culture sénégalaise ? » Et je répondais : « Ce n’est pas vraiment ma faute. » Je n’ai jamais été vraiment exposée à cette culture et, surtout, tout ce qu’on m’en racontait était souvent négatif. Forcément, ça ne m’attirait pas. Plus tard, j’ai compris que culture et religion, ce n’était pas la même chose. J’ai commencé à me questionner et à faire mes propres recherches. Ma mère était très contente que je fasse cette démarche parce qu’elle ne nous avait jamais forcées à quoi que ce soit. Comme j’ai une relation compliquée avec mon père, je n’ai jamais vraiment pris le temps d’échanger avec lui sur ces sujets. Ma mère, en revanche, avait vécu longtemps avec lui et avait donc appris beaucoup de choses sur cette culture. C’est notamment à travers elle que j’ai commencé à apprendre. Mais je me suis aussi rendu compte que je voulais découvrir le Sénégal par moi-même. Pas forcément uniquement à travers ma famille, qui a déjà ses propres expériences et ses propres opinions, mais en allant sur place et en découvrant le pays moi-même. Je ne peux pas dire aujourd’hui que j’ai un énorme lien avec ma culture sénégalaise, ce serait mentir. Mais j’ai arrêté de l’occulter et j’ai envie de la découvrir petit à petit. Je pose des questions à ma mère, à mes tantes, je suis l’actualité… Et surtout, j’essaie de déconstruire cette vision très occidentale que j’ai forcément du pays. Parce que je me rends compte que je compare parfois : « En France, on fait ça, au Sénégal ce n’est pas comme ça… » Mais évidemment : c’est le Sénégal. [rires] Je commence simplement à apprécier une culture que je ne connaissais pas avant.

6. Architecture africaine et projet de marque de mobilier

Ton intérêt pour l’architecture africaine est-il aussi une manière de créer un lien avec ton héritage ?

Oui, et ça fait surtout partie de ma déconstruction de tous ces préjugés et de toutes ces choses que je ne connaissais simplement pas. J’avais une sorte d’imaginaire de l’Afrique, sans que personne ne me l’ait forcément inculqué. Et puis j’ai découvert un monde de matières très nobles, de travail extrêmement raffiné, de choses magnifiques que je n’aurais jamais imaginées. J’aime beaucoup l’architecture et la décoration des années 70 et 80, parce que je trouve que tout était très réfléchi. Les meubles étaient faits pour durer toute une vie. Et en faisant mes recherches sur l’architecture, je me suis dit qu’il n’y avait pas que l’architecture haussmannienne ou classique que je connaissais en Europe. J’ai commencé à regarder l’architecture asiatique, latino-américaine… mais sans penser immédiatement à regarder ce qui venait d’où je venais. Et puis un jour, j’ai découvert la maison d’une de mes tantes au Sénégal. Elle est incroyable : immense, sublime, décorée avec énormément de goût. Chaque pièce est différente. Ça m’a vraiment fait un choc. J’ai commencé à chercher davantage et je me suis rendu compte qu’il y avait énormément de choses à découvrir, notamment dans le design sénégalais des années 70. Aujourd’hui, quand je réfléchis à des meubles ou à des designs, j’aime justement ce mélange. Le métissage, littéralement, dans les meubles.

Tu aimerais aller plus loin et en faire une activité ?

Oui. J’aimerais beaucoup lancer ma propre marque de design intérieur. Je trouve dommage qu’on doive choisir entre quelque chose d’abordable et quelque chose de stylé. Quand j’étais étudiante, je devais aller chez IKEA parce que c’était abordable. Mais tout était assez simple, fade… J’aimerais créer des meubles qui soient robustes, beaux, qu’on puisse garder longtemps, mais qui restent accessibles. J’aimerais qu’une étudiante qui vient d’emménager et qui n’a pas énormément de moyens puisse quand même se dire : « J’ai envie d’avoir une vraie ambiance dans mon appartement. » Et qu’elle puisse trouver ça dans ma marque. Je dessine déjà des meubles sur mon iPad et j’aimerais reprendre des études pour apprendre à travailler les espaces.

7. Déconstruire le récit misérabiliste de l’Afrique

Tu évoquais notamment la maison de ta tante au Sénégal. Est-ce que cette découverte a aussi changé ton regard sur l’image que tu avais de l’Afrique ?

C’est vrai. Et je trouve qu’on commence justement à avoir une vision un peu plus réaliste de l’Afrique, plutôt qu’une Afrique imaginaire. Il y a beaucoup de contenus aujourd’hui où des gens voyagent en Afrique et découvrent les pays. Et les réactions sont parfois : « Mais il y a des buildings ! C’est incroyable ! » Alors qu’en fait, il suffit de voyager. Même quand les gens parlent de « tour du monde », ils font souvent l’Amérique latine, l’Amérique du Nord, l’Europe, l’Australie… Mais ce n’est pas vraiment un tour du monde. Il manque une grosse partie du monde. Et au Sénégal, ma famille est très aisée, donc forcément j’ai une expérience particulière. Mais c’est comme partout : il y a des familles aisées, une classe moyenne et des personnes démunies. Ce n’est pas parce qu’il existe de la pauvreté que c’est la réalité de tout le monde. Il y a de grandes maisons, des designs incroyables, des gens qui ont des modes de vie qu’on ne pourrait même pas forcément avoir en Europe compte tenu des ressources disponibles. Je trouve donc ça important de le dire et d’arrêter de réduire l’Afrique à une seule image.

8. Raconter sa propre histoire

Tu racontes régulièrement les histoires des autres. Quelle est l’histoire que tu n’as jamais osé raconter ?

La mienne. Ça fait un peu phrase de téléfilm, mais c’est vraiment la mienne. Je parle énormément, mais je ne parle pas forcément de moi. Et j’ai une histoire assez profonde. Je suis passée par pas mal de choses dans ma vie, notamment par rapport à ma famille et à mes choix de vie. C’est encore une grosse thématique qu’on est en train de guérir dans ma famille. On en parle beaucoup, on consulte… Et je ne sais pas si un jour je pourrai la raconter. Peut-être quand ce sera davantage derrière moi plutôt qu’encore en cours. Je pense que ce serait un sujet qui pourrait parler à beaucoup de monde, parce que je ne pense pas être la seule à avoir vécu ça. Et ça concerne aussi cette double culture, avec parfois le côté négatif de la double culture sans forcément avoir accès au côté positif et enrichissant.

Est-ce que tu ressens une forme de responsabilité à l’idée de raconter cette histoire, notamment parce qu’elle pourrait résonner chez d’autres personnes ?

Oui, c’est vrai. Mais je pense que la bonne réponse sera celle qui sera la mienne.

 

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